Jean de LA JESSÉE
(1551-?)
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1583 : Tu me surpris…
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La Grasinde, 1578

Les premières Œuvres françaises, 1583
tome I. Les Jeunesses
Livre I

Livre II

Livre III

Livre IV

II. Mélanges

Livre II

Livre III

Livre IV

Livre V

Tome III. Les Amours
La Marguerite
Livre I

La Marguerite
Livre II

La Marguerite
Livre III

La Sévère
Livre I

La Sévère
Livre II

La Sévère
Livre III

 

~#~






Quand seule vous seriez,

vous m’êtes seule un monde





Jean de La Jessée

La répu­ta­tion de Jean de la Jessée, ou Gessée, comme il écrit quelque­fois son nom, s’éten­dit beaucoup plus loin que celle de Blanchon, et le célèbre Plantin lui a fait l’honneur d’impri­mer une grande partie de ses poé­sies.

Ce Poète était Gascon. Le Père Niceron, qui paraît n’en avoir parlé que d’après la Croix-du-Maine et du Verdier (Nic. Mém. t. 41), dit qu’il naquit vers l’an 1551 à Mauve­zin, Ville de Gascogne dans l’Arma­gnac ; qu’il vint de bonne heure à Paris, et passa plusieurs années à la Cour. Il ajoute qu’on voit par ses ouvrages, qu’il fut Secré­taire de la Chambre de François de France, Duc d’Alençon, qu’il l’accom­pa­gna dans ses voyages en Angle­terre et dans les Pays-Bas, et que depuis l’année 1584, que la mort enle­va le Prince, on n’entend plus parler de lui. Ce court récit du Père Niceron a besoin de quelques éclair­cis­se­ments et d’un petit commen­taire. [R]

[naissance à Mauvezin]

La Jessée doit être né après le milieu de l’année 1550. Il dit dans son Discours sur le Temps, adressé à Louis de Lorraine Cardi­nal de Guise :

Je n’avoy pas neuf ans lorsque Montgomery
De sa lance fatale occit le roi Henry.

Cet évé­ne­ment arri­va le 30 Juin 1559, et Henri II mourut le 10 Juillet suivant. La Jessée déclare qu’il n’avait pas alors neuf ans ; c’est-à-dire, ce semble, qu’il appro­chait de cet âge ; il devait donc être né au plus tard vers la fin de 1550. Le lieu de sa naissance était Mauvezin ; le Père Nice­ron l’a fort bien obser­vé. La Jessée décrit ainsi ce lieu dans sa pièce inti­tu­lée, Le Temple de Navarre, à Jean de Beauma­noir Sieur de Lavar­din :

Dessous le Ciel Gascon le destin m’a fait naître,
Où le Roi Navarrois est mon Seigneur et maître,
Au Comté d’Armaignac, où le Fleuve du Ras,
Tributaire à Garonne, entrecroise ses bras.
La ville à qui je dois naissance et nourrissage,
Le voit souvent couler par un double passage:
Elle est assez antique, etc.

Je m’arrête là : cette descrip­tion est extrê­me­ment prolixe. On aime natu­rel­le­ment à parler de sa Patrie, et l’on se persuade aisé­ment que ceux qui nous écoutent ou qui nous lisent, y prennent le même inté­rêt que nous. C’est pour cela que la Jessée donne au long toute l’histoire de Mauve­zin, et tout ce que la tradi­tion du pays, qui paraît un peu fabu­leuse, en disait. Il conjec­ture même que le nom de Mauve­zin vient de celui de Malvoisie, lieu renom­mé pour les vins exquis, à cause, dit-il, des beaux vignobles qui y étaient encore de son temps. [R]

[Bordeaux : Jeanne d’Albret]

La Jessée ne nous apprend point sous quels maîtres il fit ses études ; mais quoiqu’il se vante dans un de ses Sonnets (Premières Œuvr., t. 1, p. 65), qu’il n’avait rien emprun­té des anciens ni des modernes pour compo­ser ces milliers de vers qu’il nous a laissés, et que tout était de son inven­tion, il ne laisse pas de nous assu­rer ailleurs qu’il avait lu presque tous les Poètes anciens et modernes, les Grecs, les Latins, les Ita­liens, et ceux qui avant lui avaient écrit dans notre langue. L’amour de la poésie l’avait saisi de si bonne heure :

Qu’encor sept et sept ans n’avoient borné son âge

lorsqu’il commen­ça à culti­ver les Muses et selon lui à en être favo­ri­sé. La passion qu’il avait pour augmen­ter ses connais­sances, l’enga­gea de faire quelque séjour à Bordeaux, d’où il passa, dit-il, à la Cour de sa Reine, que la mort lui enleva trop tôt. C’était Jeanne d’Albret, Reine de Navarre, qui mourut en effet le 9 Juin 1572. Voici de quelle manière le Poète raconte son voyage ; il me paraît néces­saire de le laisser parler lui-même (Premières. Œuv., t. 3, p. 906).

J’étoy fort jeune encore, et la vingtième année
Estoit prochainement sur mon chef retournée,
Quand il me vint à gré de pratiquer les mœurs
Des Peuples agités de diverses humeurs,
Et voir deçà delà, voyageant par la France,
Des pays et Citez l’assiéte et différance.
Sitost ce faux desir n’eust tenté mon esprit,
Qu’à bien effectuer mes desseings il se prit,
Et me faisant hayr mes délices premieres,
Mes voisins familiers et le nic de mes peres,
Me fit rendre à la Cour d’une Reine du Sang,
Princesse vertueuse, et digne de ce rang.
Elle estoit en Gascoigne, et dressait un voyage
Pour achever l’accord d’un nouveau mariage.

C’était le mariage de Margue­rite de Valois avec Henri de Navarre, qui fut depuis Henri IV. Jeanne d’Albret aimait les gens de lettres, et surtout les Poètes ; on lui parla de la Jessée, on lui vanta ses talents poé­tiques ; elle voulut le voir,

..................... Et sous bons témoignages
Le reçeut à sa suite, et le mit à ses gages.

Il suivit l’équi­page, prit le chemin du Péri­gord, trave­rsa l’Angou­mois, le Poitou, et séjour­na deux ou trois jours à Poitiers. Il vint ensuite à Tours, de là à Blois où la Cour de France était alors, et où le mariage proje­té devait se conclure ; et enfin à Paris où il eut la douleur de perdre la Reine de Navarre.

L’afflic­tion que cette mort ines­pé­rée lui causa, jointe au chagrin qu’il ressen­tait de n’avoir pu gagner le cœur de sa Margue­rite dont il était deve­nu amou­reux durant son séjour à Blois, lui fit prendre la réso­lu­tion de quitter non seule­ment la Cour, mais même la France. Il se reti­ra en effet en Savoie, dans le dessein de parcou­rir la Suisse, l’Alle­magne, et ensuite l’Ita­lie. Mais le souve­nir de sa Margue­rite l’arrê­ta à Genève, d’où peu de temps après il rega­gna Lyon, le cœur plus blessé qu’avant son départ, et vint de nouveau à Paris. Si vous êtes curieux de savoir toutes les circons­tances de son voyage, je vous renvoie à sa pièce, inti­tu­lée, l’Amou­reux errant, où il en fait une longue descrip­tion. Cette pièce est adres­sée à François d’Espi­nay Sieur de Saint Luc. [R]

[au service du Duc d’Alençon]

Je n’ai rien trouvé dans ses poé­sies qui pût fixer le temps où il a commen­cé d’entrer au service de François de France Duc d’Alen­çon, nommé depuis Duc d’Anjou, dernier fils de Henri II. On voit seule­ment qu’il fut secré­taire de sa chambre, ainsi que je l’ai obser­vé d’abord, et que jusqu’à la mort de ce Prince, il le suivit dans toutes ses courses. Il l’accom­pa­gna en 1579 en Angle­terre, où le Prince passa exprès pour témoi­gner son amour à la Reine Eliza­beth, qui le traita, dit Méze­ray, avec autant de franchise et de privau­té, que tous ceux qui ne la conneis­soient pas, crurent qu’elle l’épou­se­roit.

La Jessée demeu­ra dans ce Royaume avec son maître jusque vers le milieu de l’année 1580, que le Prince fut obli­gé de venir s’oppo­ser au progrès que le Duc de Parme avec son armée faisait dans l’Artois et dans le Hainaut. Il fit la même année un second voyage en Angle­terre avec le même Prince ; et quitta ce Royaume sans retour, au commen­ce­ment de 1581, lorsque le Duc d’Anjou revint en Flandres, où il fut inau­gu­ré, dit Mézeray, Duc de Brabant et Comte de Flandres. Quoiqu’il soit certain que la Jessée ne soit pas toujours demeu­ré auprès du Prince, puisqu’il parle du moins de deux voyages qu’il fit en Flandres, durant le temps que le Duc habi­tait ce pays, il n’est pas moins vrai qu’il y fut témoin des troubles presque conti­nuels qui l’agi­tèrent, et qui obli­gèrent enfin le Duc d’Anjou à reve­nir en France, où il mourut le 10 Juin 1584 dans la trente-unième année de son âge, regret­té et pleuré par notre Poète, qui expri­ma sa douleur par un nombre de vers, sous le titre de Larmes et regrets, qu’il publia la même année.

C’est aux diffé­rents voyages dont je viens de parler que le même Poète fait allu­sion, lorqu’il dit (Premières Œuvr., t. 3, p. 857) :

En temps assez divers, j’ai fait mille voyages,
Et voyageant ainsi j’ai passé mille lieux.…
J’ai fait teste à la Mer, voire au Ciel envieus,
Armé d’esclairs, de foudre, et de vents pluvieus, etc.

Le Père Niceron conjec­ture que le Poète ne survécut guère à son maître, parce que, dit-il, on n’entend plus parler de lui après l’année 1584. Vous verrez dans la suite, que la Jessée vivait encore en 1595 et qu’il fit impri­mer cette même année un ouvrage que le Père Niceron n’a point connu. Tout ce que celui-ci devait dire, c’est que la vie poé­tique de la Jessée, s’il est permis de s’expri­mer ainsi, n’a guère duré que depuis 1572 jusqu’en 1584. [R]

[premières œuvres]

En effet, le premier écrit en vers de la Jessée que nous sachions avoir été impri­mé, est de l’année même 1572. C’est une Satire, ou, comme s’exprime l’Auteur, une Exé­cra­tion sur les infrac­teurs de la paix. Depuis cette première produc­tion, presque chacune des années qui suivirent, fut marquée par une nouvelle (Voyez les titres entiers de ces ouvr. dans le Catal. [Goujet, tome XIV, pp. 432-435]). En 1573 la Jessée donna un Discours sur le Siège de Sancerre, avec une complainte de la France ; ce Siège avait commen­cé au mois de Janvier 1573, et le camp du Roi était encore aux envi­rons de la Ville, lorsque le Poète discou­rait sur ce Siège. La même année, il versa des larmes sur la mort de Claude de Lorraine, Duc d’Aumale, tué devant La Rochelle, au mois de Mars de ladite année, et sur celle de Henri de Foix, Duc de Candale, tué au Siège de Sommières en Langue­doc, et répan­dit des fleurs sur leurs tombeaux : Et dans la même année il s’amu­sa à décrire le Siège même de la Rochelle, à plaindre la France sur les troubles qui lui ôtaient toute sa tranquil­li­té, et à la féli­ci­ter lorsque ces troubles furent paci­fiés.

L’élec­tion de Henri III au trône de Pologne fit encore, la même année 1573 et la suivante, couler de la plume de la Jessée une multi­tude de vers tant Latins que Français, sur cet évé­ne­ment. Il se chargea de faire entendre les soupirs de la France sur le départ du nouveau Roi, de louer ce Prince sur ses succès, et sur les grandes quali­tés dont il était orné, ou que le Poète croyait voir en lui ; et lorsque Henri fut obli­gé de reve­nir en France, la Jessée célé­bra encore son arri­vée, et se rendit l’inter­prète des senti­ments qu’il suppo­sa dans les Seigneurs Polo­nais sur ce retour.

Ce fut encore en 1574 qu’on vit paraître de lui, un recueil d’Épi­grammes Latines, en deux livres, adres­sées aux Princes, aux Grands du Royaume, et à beaucoup d’autres ; et deux Épi­taphes de Margue­rite de Valois, Duchesse de Savoie, l’une en Latin et l’autre en Français.

En 1578 il donna ses Amours de Grasinde, dix Odes-Satires, avec cinq Sonnets. En 1579 il publia en prose, des Lettres Missives, Discours et Harangues fami­lières ; et en 1583, des vers Latins et Français, sur la mort de Jean Morel, Gentil­homme d’Embrun. [R]

[les Œuvres de 1583]

Le Duc d’Anjou qui voulait bien s’amu­ser quelquefois de ces diverses poé­sies de La Jessée, et qui y trouvait, sans doute, quelque satis­fac­tion, ayant féli­ci­té l’auteur sur son extrême fécon­di­té, et loué ses talents, il n’en fallut pas davan­tage pour enga­ger le Poète à se mettre en devoir de recueil­lir une partie des poé­sies qu’il avait faites depuis sa première jeunesse jusqu’à l’âge de 31 ans, qui était l’époque des éloges qu’il avait reçus du Duc d’Anjou.

La Jessée consa­cra cette glorieuse époque sur son portrait, où il s’est fait repré­sen­ter avec une couronne de laurier sur la tête, et le titre de Poète Lauréat, ou Couron­né. Peut-être avait-il reçu la couronne Poé­tique du Duc d’Anjou lui-même. Sa collec­tion finie, dont il exclut la plus grande partie des poé­sies que je viens de citer, Christophle Plantin, célèbre Impri­meur d’Anvers, se chargea de la mettre au jour ; et la Jessée la dédia, comme la raison et la justice le deman­daient, au Prince qui en avait été l’occa­sion. L’Épître dédi­ca­toire, en prose, est datée d’Anvers le 20 Décembre 1582 et la collec­tion parut dans le courant de l’année suivante : elle est en quatre tomes in-4°.

« Après avoir rassem­blé tous mes papiers, dit l’Auteur ; après les avoir revus et corri­gés, je me trouvai envi­ron­né de 48 livres diver­se­ment compo­sés en rime, et de cinq autres faits en prose, et tous Français ; sans compter ceux que j’ai façon­nés à la Romaine, ni cinq ou six pièces, qui depuis ont baillé commen­ce­ment à mes secondes œuvres. » Il ajoute que ce nombre le surprit, « se voyant déjà père de tant de petits enfants conçus en sa grande jeunesse, et parmi ses plus graves adver­si­tés, sans avoir eu jusqu’ici le moindre support ou assis­tance de personne. »

Ce qui le conso­la fut la promesse que lui fit son maître de s’en décla­rer parrain et protec­teur ; mais de peur de rebu­ter le Prince lui-même, il sépa­ra cette masse, et en choisit la moitié seule­ment, laissant pour lors l’autre moitié, non moins diver­si­fiée en concep­tions et sujets. Comme je serais trop long, si je voulais entrer dans le détail de toutes les pièces que contient ce premier recueil, et le seul qui ait été publié, je me conten­te­rai de vous en indi­quer les sujets princi­paux. [R]

[I. les Jeunesses]

Je vous ai dit qu’il était divi­sé en quatre tomes. Le premier est inti­tu­lé : Les jeunesses de Jean de la Jessée, et se trouve parta­gé en plusieurs livres. Le premier livre renferme un grand nombre de Sonnets critiques, moraux, plaintifs et sati­riques. Les mœurs déré­glées de son temps, les troubles qui agi­taient toutes les parties du Royaume, le rendaient chagrin et mélan­co­lique. Voilà ce qui le portait à la satire. Sa fortune était très médiocre, et il croyait qu’on devait mieux récom­pen­ser son mérite : c’est ce qui l’enga­geait à se plaindre si souvent, quoiqu’à l’en croire, il ne deman­dât qu’à n’être pas dans l’indi­gence (pag. 27) :

Pour fuir la pauvreté qui desjà m’accompaigne,
Je ne désire point le fécond revenu
Du vignoble Angevin, ni le grain provenu
Des heureuses moissons de Beausse et de Champaigne…
Je voudroy seulement me voir entretenu
Avec moyen état jusqu’à l’âge chenu;
Si ce point jusqu’alors sur moi-même je gaigne, etc.

Cette situa­tion peu commode lui faisait regret­ter sa patrie ; il se fâchait contre lui-même de ce qu’il l’avait quittée, et soupi­rait après son retour : appa­rem­ment qu’il y était plus à son aise (pag. 41).

Quand pourrai-je revoir après dix mille ennuis
Mon cher Mauvesinois, mon petit héritage,
Mes amis contr’aimés, ceux de mon parentage ! etc.

Le second livre ne contient encore que des Sonnets, tous sur le même ton que ceux du premier. Il y exhale surtout sa mauvaise humeur contre la Cour, le genre de vie qu’on y mène, l’ingra­ti­tude dont on y paye ceux qui s’y attachent. Il n’avait que 25 ans accom­plis lorsqu’il se plaignait si vive­ment, et, s’il n’exa­gère pas, les ennuis s’étaient plus multi­pliés que le nombre de ses jours. Mais il faut remar­quer que lorsqu’il faisait ces plaintes, il ne venait presque que de perdre la Reine Jeanne d’Albret sur laquelle il avait fondé les espé­rances les plus flatteuses. À la page 74 il dit qu’il tomba en 1573 dans une mala­die qui l’appro­cha de la mort.

Le troisième livre est plus varié : ce sont encore des Sonnets ; mais le Poète y chante presque tous les évé­ne­ments arri­vés de son temps. On en lit sur l’élec­tion de Henri III au trône de Pologne, son entrée à Paris, son départ, son retour en France, son avè­ne­ment à la couronne de ses pères, son sacre, son mariage, etc. Il y en a d’adres­sés à Charles IX, à plusieurs Princes, à quelques Seigneurs. Ce troisième livre finit par un nombre de Sonnets Chrétiens.

La Jessée revient aux plaintes dans le quatrième livre. Mais pour cette fois ses plaintes étaient fondées. Son voyage en Savoie avait été mal inter­pré­té. Ses envieux profi­tèrent de cette dispo­si­tion des esprits, et cherchaient encore plus à enve­ni­mer ses démarches. L’envie, dit-il, la cabale, les faux rapports, la calom­nie me poursui­virent depuis Lyon jusqu’à Paris. On l’arrê­ta dans cette ville, au mois de Mai, et il fut mis en prison. Sur quoi il dit (pag. 139) :

Je ne devois en France revenir
Passant de Bresse en la haute Savoye :
Entre ses rochs, sur qui le ciel envoye
Ses traits ardens, je devois me tenir.

Il n’y eût pas été commo­dé­ment ; mais on est mieux partout ailleurs qu’en prison. Il ne s’explique point claire­ment sur les raisons de sa déten­tion; il dit seule­ment (pag. 137) :

En ce qu’incaut je fus, on m’a creu téméraire;
En ce que je n’ay sçu, l’on présume que si;
En ce que je n’ay dit, on me repugne aussi;
En ce que je n’ay fait on pense le contraire, etc.

Du reste, il proteste partout de son inno­cence, et dit affir­ma­ti­ve­ment (pag. 966) :

La France j’ay laissé, non que le moindre crime
Me causant ce départ, ma conscience opprime;
Je n’ay doubté jamais des points de nostre foy,
Jamais je ne m’armay contre mon jeune Roy;
J’ai cheri mon pays; et sans fraude et sans vice
Ay fait plaisir aux uns, et aux autres service:
J’ai célébré l’honneur des heros belliqueux,
Et prisant la vertu, me suis fait avec eux:
J’ayme l’homme sçavant, entier et véritable,
Et ne fut onc amy ny de cour ny de table.

Il ajoute au même endroit, que l’amour seul fut l’auteur de ses peines, que lui seul le porta à s’exi­ler volon­tai­re­ment. L’Amour fut-il aussi l’auteur ou l’occa­sion de son empri­son­ne­ment ? je ne puis l’assu­rer. Quoi qu’il en soit, il s’adres­sa à Joachim Du Bellay et à beaucoup d’autres (pag. 143 et suiv.) ses plaintes sur sa capti­vi­té, qui ne laissa pas de durer au moins un an.

Dans le cinquième livre, compo­sé de Sonnets, de Complaintes, de Stances, de Regrets, etc. il gémit sur les maux où la France se trouvait expo­sée, sans oublier ceux qu’il souffrait lui-même ; et le sixième livre ne contient que des Sonnets adres­sés au roi Henri III, aux Reines Eli­sa­beth et Louise, et aux Princes et Princesses du même temps. [R]

[II. les Mélanges]

Plusieurs des pièces qui composent les sept livres de Meslanges, qui suivent ceux dont je viens de vous donner une légère idée, concernent encore la prison de l’Auteur. Dans l’une, qui a pour titre même La prison, il expose les avan­tages de l’adver­si­té ; dans une autre, inti­tu­lée, La contre-prison, il s’étend sur les désa­gré­ments de la capti­vi­té, se plaint amè­re­ment de la sienne, et proteste que s’il rompt ses liens, ce ne sera jamais pour les reprendre :

.................Si j’en sors desormais,
Je ne veux point y retourner jamais,
Fuyant, blamant sa loge et ses retraites:
Mal de ses maux sans cesse je diray,
Et franchissant le Guichet, je criray,
Adieu paniers les vendanges sont faites.

Il tient à peu près le même langage dans des Stances adres­sées au Roi. Il y jure qu’il souffre un mal qu’il n’a point méri­té, et qu’il fait la péni­tence d’un crime incon­nu ; sollicite Sa Majes­té de briser ses fers, proteste d’un sincère atta­che­ment à son service, rappelle quelques occa­sions où il en avait déjà donné des preuves, et fait offre de le lui prouver de plus en plus, soit de la plume ou de l’épée.

En géné­ral, ces sept livres de Meslanges contiennent un très grand nombre de Sonnets, de Stances, de Complaintes, de Regrets, d’Épîtres, d’Ana­grammes, d’Hymnes ou Chants de louange, d’Épi­grammes, de Chansons, un Géné­thliaque sur la naissance de Margue­rite Du Prat, etc. De ces sept livres, la Jessée a renfer­mé dans le cinquième toutes les traduc­tions et imi­ta­tions qu’il avait faites de quanti­té d’endroits des Poètes Grecs, Latins et Ita­liens, anciens et modernes ; et une suite d’Inscrip­tions compo­sées pour conser­ver la mémoire de divers évé­ne­ments et de diverses Fêtes, Pompes, Solen­ni­tés, Entrées, etc. Une partie du sixième et le septième tout entier n’offrent que des imi­ta­tions de quanti­té d’endroits de l’Écri­ture Sainte. Voilà ce qui compose les deux premiers tomes des œuvres de notre Auteur. [R]

[III. les Amours]

Le troisième est consa­cré à ses amours : il y a quatre livres des Amours de Margue­rite, trois des Amours de Severe, et deux des Amours de Grasinde. C’est tout ce que je vous en dirai. Dans l’édi­tion parti­cu­lière des Amours de Grasinde, faite en 1578 que j’ai citée plus haut, on voit que cet amas de fadaises amou­reuses a été fait à Paris, et que celle qui en est l’objet y demeu­rait. [R]

[…]

L’Imprimeur Plantin dit à la fin de ces quatre tomes, que ce n’était là que le premier Volume des œuvres de l’Auteur, et qu’il était dispo­sé à en impri­mer encore deux autres, qui contien­draient plusieurs livres d’Odes, d’Hymnes, d’Élé­gies, d’Odes-Satyres, de Satires, de Contr-Amours, de Tragé­dies, de Poèmes sur des sujets tirés de l’Écri­ture Sainte ; et quatre ou cinq livres en prose Française. Quelle éton­nante fécon­di­té !

[…]

L’abbé GOUJET,
Bibliothèque française,
ou Histoire de la Littérature française,
tome XIII, 1752, pp. 174-193
[Gallica, NUMM-50656, PDF_200_219]
(orthographe modernisée, ponctuation originale).



Liens

Éditions en ligne

* On regrette de ne plus pouvoir lire en ligne, de La Jessée, les Odes-Satyres de 1579 et les œuvres indi­quées comme "vers saty­riques" dans les Œuvres de 1583, transcrites par A. Piffault sur le site La Satire et la Poésie Satyrique.

Liens non valides au 09/10/12.


Anthologie en ligne

* 8 sonnets en ligne sur Poesie.webnet.

Liens valides au 09/10/12.


Compte-rendu de publication

* On peut lire, par Anna Bettoni, le compte rendu de lecture de l’édi­tion critique des Jeunesses de Jean de La Gessée publiée par Guy Demerson en 1991, paru en 1994 dans le n° 38 du Bulle­tin de l’Asso­cia­tion d’étude sur l’huma­nisme, la réforme et la renais­sance, en ligne sur Persée, portail de publi­ca­tion élec­tro­nique de revues scienti­fiques en sciences humaines et sociales.

Liens valides au 08/05/18.



C’est moi qui suis

un Chaos de malheurs




En ligne le 31/12/04.
Dernière révision le 09/05/18.