Jean de BOYSSIÈRES
(1555-v. 1584)
Dernier poème en ligne :
1579 : La Lionne, la Chienne…

Sépare d’un seul coup de tes deux mains,

madame,

Ce misérable corps

 d’ensemble sa pauvre âme







L’abbé  GOUJET, 1752.
 

JEAN DE BOYSSIÈRES.

Jean de Boys­sières Écuyer Sieur de La Bois­sière, en Auvergne, prit aussi le Duc d’Anjou pour son Mécène[1]. Ce fut sous les aus­pices de ce Prince qu’il fit paraître en 1578 ses pre­mières œuvres amou­reuses. Il était de Mont­fer­rand en Auvergne, et sans doute, de famille noble, puisqu’il prend la qua­li­té d’Écuyer. Du reste tout ce qu’il nous apprend de lui dans ses pre­mières œuvres, c’est qu’il était né au mois de Février 1555, et qu’après avoir com­men­cé l’étude des Lois et de la Pra­tique, il l’aban­don­na, et s’en repen­tit dans la suite, mais trop tard. Je regrette, dit-il dans des Stances sur ce sujet, je regrette la vie Clé­rique que j’avais embras­sée, et d’avoir quit­té trop légè­re­ment

Et Papier, et Causes et Procès
Pour mes amours.

C’était en effet avoir per­du ses plus belles années ; et ce n’est pas sans rai­son que Guil­laume de Boys­sières, son frère, lui en fait quel­ques reproches dans un Son­net, où en le blâ­mant de sacri­fier l’étude et sa for­tune à sa pas­sion, il ne le laisse pas de le louer sur ses poé­sies. Ce n’est pas le seul éloge qu’on ait pro­di­gué à notre jeune Auteur. Son recueil en contient beau­coup d’autres, encore plus outrés que celui de Guil­laume de Boys­sières. [R]

Je ne vou­drais pas vous condam­ner à lire, ni ces éloges, ni les poé­sies qui en sont l’objet. Sans comp­ter, ce qui est pour­tant beau­coup, toutes les tur­pi­tudes dont ce sale recueil est rem­pli, en véri­té l’Auteur croyait écrire pour des lec­teurs d’un autre monde, ou qui par­laient une autre langue que la Fran­çaise. J’ai même de la peine à croire que sa Sylvie, dont il nous assure qu’il chan­ta les amours dès l’âge de douze ans, ait pu com­prendre la ving­tième par­tie de tant d’Élé­gies, de Stances, d’Odes, de Chan­sons, de Com­plaintes, de Pleurs, de Déses­poirs, qui com­posent les deux tiers de ce recueil. Les pièces his­to­riques même, telles que celles qui sont sur la prise et la ruine d’Issoire et d’Am­bert, et sur quel­ques autres évé­ne­ments fameux, sont dépour­vues de tout ce peut inté­res­ser un lec­teur, qui n’aurait même cher­ché alors qu’à s’amu­ser. [R]

Boyssières avait lu les œuvres de Ron­sard, et celles de tous les Poètes qui jusqu’à lui avaient chan­té leurs amours, et il s’était tel­le­ment gâté l’esprit par cette lec­ture plus dange­reuse encore qu’inu­tile, qu’il n’aimait, qu’il n’esti­mait que les Poètes qui avaient trai­té des sujets si fri­voles. Il les rap­pelle tous les uns après les autres, il leur offre son encens, il est le pané­gy­riste de cha­cun ; et l’on peut regar­der ses poé­sies comme la Légende des Écri­vains d’amour. Ronsard, Baïf, Jodelle, Pon­tus de Tyard, Nuyse­ment, Des­portes, et vingt autres s’y trouvent fré­quem­ment nom­més et louan­gés, non comme Poètes seu­le­ment, mais comme poètes amou­reux. S’il quitte ce ton plein de fadeur et de bas­sesse, pour se mon­ter sur le pied sati­rique, son génie cor­rom­pu se fait sen­tir encore dans ces Satires, par exemple, dans son Élé­gie sur le natu­rel des filles, dans ses Stances des humeurs de la femme, et dans celles de la Loi du mariage, à Phi­lippes Des­portes. Je ne le trouve presque rai­son­nable que dans ce Son­net à R. Testu, Secré­taire du Roi, où il dit :

Ah ! que n’ai je suivi comme toi, cher Testu,
Les contrées, les champs, les pays et le monde !
Pour avoir visité presque la terre ronde,
Les murs et l’Étranger, tu loges la vertu.

Et non comme j’ai fait, m’être en vain combattu
Contre un aveugle enfant ; bâtissant dessus l’onde,
Et peinturant en l’air : un fier remords me sonde
Jusqu’au plus vif de l’âme, et me rend son vaincu.

Visitant, curieux, les régions lointaines,
Favorisé, chéri des personnes hautaines,
Tu as acquis, Testu, révérence et honneur :

Et amateur des vers et des belles sciences,
Tu honores les sœurs qui seront les défenses
De ton nom, ta vertu, ta louange et douceur.

[…]

L’abbé GOUJET,
Biblio­thèque fran­çaise,
ou His­toire de la Litté­ra­ture fran­çaise,
tome XIII, 1752, pp. 195-199
[Gallica, NUMM-50656, PDF_221_225]
(texte modernisé).


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Note

[1] La « vie » de Jean de Boys­sières succède dans la Biblio­thèque de l’abbé Goujet à celle de Jean de La Jessée qui « fut Secré­taire de la Chambre de François de France, Duc d’Alençon, nom­mé depuis Duc d’Anjou », qu’il « accom­pa­gna dans ses voyages en Angle­terre et dans les Pays-Bas ».


donnez allègement

Au supplice inhumain

qui lui livre un tourment
Carnacé l’ulcérant de sa rouge tenaille.

 


Liens

Études en ligne

* On peut lire « Un "oublié" de la seconde bande : Jean de Boys­sières Monfer­ran­din », article publié par Denis Bjaï dans la revue Albineana-Cahiers d’Aubigné (année 2010, n° 22, pp. 313-327), consul­table sur Persée, portail de publi­ca­tion élec­tro­nique de revues scien­ti­fiques en sciences hu­maines et sociales.

* On peut lire aussi, au format PDF, « Guir­lande de fleurs ou de papier ? Jean de Boys­sières et Louise Labé », article publié par Jean Vigne dans Le verger (octobre 2018), revue en ligne du site Cornu­co­pia.

Liens valides au 07/12/19.




En ligne le 27/01/06.
Dernière révision le 20/01/20.