Le topos des innom­brables et la disposi­tion du préambule
Dernier poème en ligne :
d’Aubigné : Plutôt peut-on compter…
 


Topos des
innom­brables :
92 poèmes
Ovide
1er siècle [1474]
Quot lepo­res in Atho… (Autant que de lièvres sur l’Athos…)
[1492]
Felix qui pati­tur… (Heureux qui peut nom­brer…)
Litora quot con­chas… (Autant qu’il y a de coquil­lages…)
~ Autant que de roseaux…
Marulle
1497
Non tot Atti­ca mel­la… (L’Attique n’a pas tant de miel…)
Salel
1545
Et quant aux dons… (sp)
Philieul
1548 [1555]
La mer n’a point… (Canz. 237)
Du Bellay
1549
Qui a nombré…
Qui a compté les fleurs sacrées…
1569
Comme de fleurs…
Tyard
1551
Qui voit (Phébus…
Ronsard
1552
Tant de couleurs…
Ce ne sont qu’haims…
1553
Avec les fleurs…
1555
Autant qu’un rivage a…
1556
Le printemps n’a point tant de fleurs…
Muret
1552
Qui en la gaye sai­son…
Magny
1553
Entre les flots…
1559
De nuit au ciel…
Baïf
1555
Ni la mer tant de flots…
1573
On ne compte de nuit…
La Péruse
1555
L’onde argen­tine ne couvre…
Belleau
1572
Qu’on mesure l’eau des rivières…
Turrin
1572
Et pour néant… (sp)
Le mois de Mars…
Gadou
1573
Si vous voulez savoir…
Desportes
1573
Je l’aime bien…
Quel feu par les vents ani­mé…
1594
~ Je porte plus au cœur…
Saint-Gelais
1574 [1873]
Il n’est point tant…
Goulart
1574
Non, non, Zéphyre…
Celui qui a…
Ainsi que l’œil…
Buttet
1575
On ne voit point…
Jamais ne vint…
Jamyn
1575
Tant de feux aux car­fours…
Chante­louve
1576
Autant de feuilles vertes…
de Brach
1576
Aimée, enfin…
Mais qui pourait comp­ter…
Le Loyer
1576
Hé, Cruelle, ne veux-tu pas…
Le Saulx
1577
Plus qu’on ne voit au ciel… (Th., 76)
Si quelqu’un peut nom­brer… (Th., 147)
Si quelqu’un peut cueil­lir… (Th., 148)
Du Bartas
1578
L’oiseleur, le pê­cheur…
La Jessée
1578
Que de grâce, d’attraits… (sp)
1583
~ Qui nombre­ra…
~ Je n’égale mes soins…
~ Qu’on nombre l’Ost…
~ Celui compte les feux…
Robert Garnier
1579
Que les rocs Capha­rés…
La Boderie
1582
Mais qui dira…
Blanchon
1583
Celui qui nombre­rait…
Le Roi du jour…
À tant de fleurs…
~ Le Printemps gra­cieux…
~ La rigueur du Tyran…
~ J’aurais plus tôt comp­té…
Jacques de Romieu
1584
~ Qui comptera les fleurs…
Or je sais bien aussi…
Du Buys
1585
~ Ton ciel de nuit…
~ Comme on ne compte point…
Birague
1585
~ Qui comptera les fleurs…
Isaac Habert
1585
Qui voudrait racon­ter…
Autant qu’on voit la nuit…
Quand je te veux louer…
Poupo
1590
~ Pour compter les valeurs…
~ Quand je serais mille ans…
~ Il n’y a pas au bord…
Pontayme­ri
1594
~ Plutôt je nombre­rais…
~ Thétis ne verse pas…
Louven­court
1595
Qui peut comp­ter…
Expilly
1596
Autant que l’Océan…
Lasphrise
1597
Il n’est point tant d’envie…
~ Plutôt on compte­ra…
~ La beauté se fait voir… (sp)
~ Qui veut nombrer…
Guy de Tours
1598 [1878]
~ On ne voit tant…
Grisel
1599
~ Le rocher endur­ci…
~ Si vous comptez les flots…
Lope de Vega
1602 [1932]
No tiene tanta miel…
Angot
1603
Ni l’Hiver refroi­di…
Pour chanter votre Gloire…
Claude Garnier
1604
Quiconque en sa froi­deur…
1609
Que de conten­te­ments !…
Tant d’Astres clairs…
Qui peut nom­brer…
Je compte­rais…
Anne de Marquets
1605
La terre ne pro­duit…
Maldeghem
1606
Tant d’animaux… (Canz., 237)
d’Aubi­gné
1616
Plutôt peut-on comp­ter…
[1874]
Autant que d’abeilles bour­donnent…
Bernier de La Brousse
1618
Rien sinon que des vœux…

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Commen­cer par dire les innom­brables étoiles du ciel, et les poissons dans la mer, et les fleurs au prin­temps, et les grains de sable du désert… — accu­mu­ler les innom­brables avant de commen­cer à parler : quoi de mieux pour suggé­rer qu’on a beaucoup à dire, beaucoup d’amour, beaucoup de peine, et qui tient en trois mots. On peut suppo­ser que ce topos, ce lieu commun des innom­brables, est l’un des plus fré­quents de la litté­ra­ture uni­ver­selle de tous les temps[1].

Asso­cié à la structure accu­mu­la­tive du préam­bule, qui a pour fonction de retar­der l’appa­ri­tion du sens complet de la phrase, et donc d’en produire l’attente chez le lecteur (la Rhéto­rique françaises d’Antoine Fouque­lin, seconde édi­tion, 1557, nomme susten­ta­tion, et la Rhéto­rique française de René Bary, 1665, suspen­sion, des procé­dés qui s’en rapprochent), on le rencontre fréquem­ment dans la litté­ra­ture antique gréco-latine et les litté­ra­tures modernes euro­pé­ennes, en parti­cu­lier au seizième siècle[2]. […]

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Notes

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[1] On peut lire, au format image, sur le site de l’Univer­si­té de Mannheim, une page en latin de Paolo Manuzio (1603) sur l’hyper­bole des innom­brables, citant Plutarque, Homère, Ovide, et un commen­taire d’Aris­tote.

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[2] Le procédé rhéto­rique du préam­bule n’est presque pas réper­to­rié dans les études litté­raires françaises, ni dans la tradi­tion, ni dans la moder­ni­té. Dans les études germa­niques en revanche est pris en compte le priamel, du mot latin præambulum.


Bibliographie

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Vuilleumier, Florence, « Les Amours de Pierre de Ronsard : sources ou modèles d’invention », Ronsard / Les Amours de Cassandre, sous la direction de Michel Simonin, Klincksieck, « Parcours critique », 1997, pp.150-170.

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« Le nombre des neutri­nos dans l’uni­vers est si grand que celui des grains de sable du Sahara ne suffi­rait pas à en donner une image. »
J.-F. Augereau et St. Foucart,
" Le neutrino, parti­cule fugace et singu­lière, tient salon à Paris ",
Le Monde, 16 juin 2004.

« Celui qui n’a pas fait ses comptes avec la fémi­ni­té n’a pas fait ses comptes avec la nature, ni avec l’uni­vers »,
propos d’Albert Memmi rapporté par Cath. Simon,
" Albert Memmi, marabout sans tribu ", Le Monde, 16 juin 2004.

« Il y a tant de grains de sable qu’il ne doit pas en rester beaucoup qui n’existent pas »,
Eric Chevillard, L’Autofictif, jeudi 6 octobre 2016.

En ligne le 30/11/04.
Dernière révision le 21/08/21.