Pierre de RONSARD (1524-1585)
Paris, veuve Maurice de La Porte, 1553.

PLutôt le bal de tant d’astres divers

Sera lassé, plutôt la terre et l’onde,
Et du grand Tout l’âme en tout vagabonde
Animera les abîmes ouverts.

Plutôt les cieux de mer seront couverts,
Plutôt sans forme ira confus le monde :
Que je sois serf d’une maîtresse blonde,
Ou que j’adore une femme aux yeux verts.

Car cet œil brun qui vint premier éteindre
Le jour des miens, les sut si bien atteindre,
Qu’autre œil jamais n’en sera le vainqueur.

Et quand la mort m’aura la vie ôtée,
Encor là-bas, je veux aimer l’Idée
De ces beaux yeux que j’ai fichés au cœur.

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de Muret

Plutôt le bal.) Il dit que toutes choses impos­sibles advien­dront plus tôt qu’il soit amou­reux de femme, qui ait le visage blond, ou l’œil vert. Car l’œil et le teint brun de sa dame l’ont tel­le­ment assu­jet­ti, que même après sa mort, il en ai­me­ra l’Idée, qui est em­preinte en son cœur. Il a dit cela même en l’Ode à Jacques Pele­tier, des beau­tés qu’il vou­drait en s’amie, là où il écrit ainsi,

L’âge non mûr, mais ver­de­let encore,
C’est l’âge seul qui me dévore
Le cœur d’im­pa­tience atteint.
Noir je veux l’œil, et brun le teint,
Bien que l’œil vert toute la France adore.

Et est à noter, que les anciens esti­maient l’œil noir être un des points le plus requis à la per­fec­tion de beau­té. D’où est que Vénus est nom­mée par Pin­dare elikôpis, c’est-à-dire aux yeux noirs, en l’Ode sixième des Pythies et par Hé­siode en la Théo­go­nie, elikoblepharos. Ain­si même est appe­lée Chry­séis au pre­mier de l’Iliade,

Prin g’apo patri philô domenai elikôpida kourèn.

Et Homère a bail­lé même épi­thète aux Muses, Amphi dios kourous elikôpides espete mousai. Et l’auteur au second des Odes, Muses aux yeux noirs mes pucelles.

Les Latins ne l’ont pas igno­ré, entre les­quels Horace écrit aux Odes,

Et Lycum nigris oculis, nigroque
Crine decorum.

Et en l’Art Poé­tique,

Spectandum nigris oculis, nigroque capillo.

L’œil vert est par les poètes attri­bué à Minerve, par eux sou­vent nom­mée glaukôpis. Et le grand œil à Junon, laquelle ils nomment boôpis. Le bal de tant d’astres divers.) Le mou­ve­ment. Ain­si disent souvent les poètes Grecs choros astrôn. Plutôt la terre et l’onde.) seront aussi las­sées. Et du grand Tout.) Selon les Pla­to­niques, qui cons­ti­tuent une âme de l’Uni­vers épan­due par toute les par­ties du monde : de laquelle Vir­gile parle ain­si au sixième de l’Énéide,

Principio cœlum, ac terram, camposque liquentes
Lucentemque globum Lunæ, Titaniaque astra
Spiritus intus alit, totamque infusa per artus
Mens agitat molem, et magno se corpore miscet.

Les abîmes ouverts.) Il entend ce vide qu’Empé­docle, Lucrèce, et autres disent être outre le ciel. L’idée.) Idées sont images des choses, qui s’im­priment en notre âme. Mot Grec.
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[texte modernisé]
[R]

 
 

En ligne le 02/07/07.
Dernière révision le 29/04/20.