Pierre de RONSARD (1524-1585)
Paris, veuve Maurice de La Porte, 1553.

Ô Doux parler, dont l’appât doucereux

Nourrit encor la faim de ma mémoire,
Ô front, d’Amour le Trophée et la gloire,
Ô ris sucré, ô baisers savoureux :

Ô cheveux d’or, ô coteaux plantureux
De lis, d’œillets, de Porphyre, et d’ivoire :
Ô feux jumeaux dont le ciel me fit boire
À si longs traits le venin amoureux.

Ô vermillons, ô perlettes encloses,
Ô diamants, ô lis pourprés de roses,
Ô chant qui peux les plus durs émouvoir,

Et dont l’accent dans les âmes demeure :
Et dea beautés reviendra jamais l’heure
Qu’entre mes bras je vous puisse r’avoir ?

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de Muret

Ô doux parler.) Le Poète absent de sa Dame, re­mé­more par­ti­cu­liè­re­ment au­cunes de ses beau­tés, et souhaite les revoir. L’appât dou­ce­reux. Il dit nour­rir la faim de sa mé­moire par l’ap­pât dou­ce­reux du doux par­ler de sa Dame : C’est-à-dire qu’il paît son es­prit de la sou­ve­nance du par­ler d’icelle. Tro­phée. Ain­si disait-on ancien­ne­ment, quand on avait revê­tu quel­que arbre ébran­ché des dé­pouilles de l’en­ne­mi, pour mo­nu­ment de vic­toire. Et se dit en grec tro­paion, parce qu’on avait de cou­tume de le dres­ser pour avoir tour­né l’enne­mi, lors­qu’il se met­tait en fuite, qu’ils appe­laient tro­pèn. Coteaux plan­tu­reux. Le sein abon­dant en ces cou­leurs, qu’il repré­sente par les lis, œil­lets, por­phyre, et ivoire. Feux ju­meaux. Les yeux, par les­quels il dit à longs traits avoir bu le venin amou­reux : ce qui se fait, parce que les rayons des yeux de la Dame sont comme voi­tu­riers de son esprit, et par la ren­contre qu’ils font avecque les rayons de l’amant, se mê­lant par­mi eux se con­duisent à son cœur, et de leur es­prit étran­ger em­poi­sonnent l’esprit de celui, qui est ou­tré. Apu­lée fait très bien à ce pro­pos, di­sant, isti oculi tui per meos ocu­los ad inti­ma delap­si præcor­dia, acer­ri­mum meis medul­lis com­mo­vent incen­dium. Le Ciel. Selon les Astro­logues, qui disent les corps infé­rieurs être gou­ver­nés par les célestes. Boire. Telle manière de par­ler est en l’Épi­gramme Grec,

’Ophthalmoi, teo mechris aphussete nektar erôtôn,

    Kalleos akrètou dzôropotai thrasees.

Ver­mil­lons. Les Lèvres. Per­lettes, dia­mants. Les dents. Lis pour­prés de roses. Blanches et ver­meilles joues. Dea. Tel est le Deh des Ita­liens. Revien­dra jamais l’heure. Ain­si com­mence un Son­net de Pé­trarque,

O dolci sguardi, o parolette accorte,
Hor sia mai’ l di, ch’io vi riverggia, & oda ?

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[texte modernisé]
[R]

 
 

En ligne le 21/09/08.
Dernière révision le 21/01/21.