Francesco PETRARCA (1304-1374)
Lyon, Jean de Tournes, 1545, I, XLIV, p. 61 [←Gallica].

Mie venture al venir son tarde, e pigre,
La speme incerta, el desir monta, e cresce:
Ondel lassar, e laspettar mincresce:
E po al partir son piu leui, che Tigre.

Lasso, le neui fien tepide, e nigre,
El mar senzonda, e per lAlpe ogni Pesce,
E corcherassil Sol là oltre, ondesce,
Dvn medesimo fonte Eufrate, e Tigre,

Prima, chi troui in cio pace, ne tregua,
O Amor, o Madonna altruso impari,
Che mhanno congiurato a torto incontra:

E si hò alcun dolce, é dopo tanti amari,
Che per disdegno il gusto si dilegua.
Altro mai di lor gratie non mincontra.

Avignon, B. Bonhomme, 1555, I, CII, p. 111 [←Gallica].

Au venir sont mes fortunes tardantes,
L’espoir douteux, le désir croît et monte :
Dont de lattendre, ou non, jai fâcheux compte,
Puis plus que Tigre à fuir sont courantes.

Neiges seront tièdes et noircissantes,
La mer sans eau, toute Orque par monts prompte,
Et le soleil se couchera doù monte,
DEuphratès et Tigris sont issantes,

Avant que paix ou trêves je rencontre,
Ou que ma dame, ou amour la me donnent :
Qui à grand tort mont tous conjuré contre.

Et quand un peu de douceur me redonnent,
Tant suis transi, que mon goût déjà passe,
Et autre bien je nobtiens de leur grâce.

Paris, André Wechel, 1555, livre II, f° 53v° [←Gallica].

Plus mon désir saccroît, plus lespoir mest douteux,
Tant que jen hais lamour : et si ne puis tant faire,
Que je naime toujours, faisant tout le contraire,
De ce que je propose en moi-même honteux.

Mais la neige devant prendra noire couleur,
La mer sera sans eaux, les dauphins aux montagnes,
Les daims repaireront aux marines campagnes,
Le froid sera lété, et lhiver la chaleur :

Tout ira au rebours, paravant que se mue,
Ou Amour ou Madame envers ma passion,
Las, comme aimé-je donc ce qui sans fin me tue !

Hélas je nen sais rien : si ai-je connaissance,
Quamour pour me nourrir en triste affliction,
Me fait appréhender une gaie espérance.

Les premières Œuvres poétiques, Premières Amours,
Paris, Thomas Perier, 1585, sonnet XCV, f° 34v° [←Gallica].

Ô cœur triste et pensif, qui en si dur martyre,
Te recuis à feu lent, en si dur crève-cœur,
Pensant apprivoiser dune Tigre le cœur,
Et que dun diamant quelque suc on retire.

Plutôt contre Aquilon animé de grande ire
Ferme résisterait quelque feuillard vainqueur,
Plutôt tout lOcéan tarirait sa liqueur,
Plutôt laimant serait plus mol que nest la cire :

Que de jamais trouver en ce cœur aimantin
Un seul trait de pitié, ainsi veut le destin,
Mon cœur ny pense plus, change mon cœur ta chance.

Encor quun bon Démon lincitât à pitié,
Jamais loyer égal à ta ferme amitié
Ne répondrait au tiers de ta longue souffrance.

Le Pétrarque en rime française, « Durant la vie de Laure »,
Douay, François Fabry, 1606, XLIV, p. 96 [←Gallica].

Mes aventures sont tardives à venir,
Lespoir est incertain, et le désir saugmente :
Lattendre me déplaît, le laisser me tourmente,
Puis le tigre au partir elles vont prévenir.

La neige tiède et noire on verra devenir,
La mer sèche, et monter les poissons sur la pente
Alpine, et Phébus prendre, où quil sourd, sa descente,
Et lEuphrate et le Tigre à la source sunir.

Devant que me soit paix, ou la trêve accordée,
Ou que Laure ou amour changent laccoutumée
Façon, qui à tort sont pour me nuire daccord.

Et si jai aucun miel, tant de fiel y fait suite,
Que le goût par dédain à linstant prend la suite
De leurs grâces, je nai jamais autre confort.

Gramont, Mes beaux jours… (1842)   ↓   ↑   ⇑  →t.o.
Poésies de Pétrarque, « Du vivant de Laure »,
Paris, Paul Masgana, 1842, sonnet XLIV, p. 45 [←Gallica].

l’amour a beaucoup d’amertume et peu de douceur.

Mes beaux jours sont tar­difs et pa­res­seux à ve­nir, l’espoir est incer­tain et le dé­sir monte et s’accroît ; ain­si la fa­tigue et l’attente me tour­mentent éga­le­ment ; et puis elles sont à s’en­fuir plus lé­gères que des tigres.

Hélas ! les neiges se­ront tièdes et noires, et la mer sans onde et les Alpes peu­plées de pois­sons, et le so­leil se cou­che­ra au-delà des ré­gions où sortent d’une même source l’Eu­phrate et le Tigre,

Avant que je trouve en ce­la ni paix ni trêve, ou qu’à d’autres fa­çons obéissent Amour et Ma­dame qui ont in­jus­te­ment con­ju­ré contre moi ;

Et si j’ai quelque dou­ceur, elle vient après tant d’amer­tume que le goût en est effa­cé par la co­lère qui sub­siste. Je ne reçois ja­mais autre­ment de leurs fa­veurs.

























Avignon, B. Bonhomme, 1555, I, CII, p. 111 [←Gallica].

Au venir sont mes fortunes tardantes,
L’espoir douteux, le désir croît et monte :
Dont de lattendre, ou non, jai fâcheux compte,
Puis plus que Tigre à fuir sont courantes.

Neiges seront tièdes et noircissantes,
La mer sans eau, toute Orque par monts prompte,
Et le soleil se couchera doù monte,
DEuphratès et Tigris sont issantes,

Avant que paix ou trêves je rencontre,
Ou que ma dame, ou amour la me donnent :
Qui à grand tort mont tous conjuré contre.

Et quand un peu de douceur me redonnent,
Tant suis transi, que mon goût déjà passe,
Et autre bien je nobtiens de leur grâce.

Paris, André Wechel, 1555, livre II, f° 53v° [←Gallica].

Plus mon désir saccroît, plus lespoir mest douteux,
Tant que jen hais lamour : et si ne puis tant faire,
Que je naime toujours, faisant tout le contraire,
De ce que je propose en moi-même honteux.

Mais la neige devant prendra noire couleur,
La mer sera sans eaux, les dauphins aux montagnes,
Les daims repaireront aux marines campagnes,
Le froid sera lété, et lhiver la chaleur :

Tout ira au rebours, paravant que se mue,
Ou Amour ou Madame envers ma passion,
Las, comme aimé-je donc ce qui sans fin me tue !

Hélas je nen sais rien : si ai-je connaissance,
Quamour pour me nourrir en triste affliction,
Me fait appréhender une gaie espérance.

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Les premières Œuvres poétiques, Premières Amours,
Paris, Thomas Perier, 1585, sonnet XCV, f° 34v° [←Gallica].

Ô cœur triste et pensif, qui en si dur martyre,
Te recuis à feu lent, en si dur crève-cœur,
Pensant apprivoiser dune Tigre le cœur,
Et que dun diamant quelque suc on retire.

Plutôt contre Aquilon animé de grande ire
Ferme résisterait quelque feuillard vainqueur,
Plutôt tout lOcéan tarirait sa liqueur,
Plutôt laimant serait plus mol que nest la cire :

Que de jamais trouver en ce cœur aimantin
Un seul trait de pitié, ainsi veut le destin,
Mon cœur ny pense plus, change mon cœur ta chance.

Encor quun bon Démon lincitât à pitié,
Jamais loyer égal à ta ferme amitié
Ne répondrait au tiers de ta longue souffrance.

Douay, François Fabry, 1606, XLIV, p. 96 [←Gallica].

Mes aventures sont tardives à venir,
Lespoir est incertain, et le désir saugmente :
Lattendre me déplaît, le laisser me tourmente,
Puis le tigre au partir elles vont prévenir.

La neige tiède et noire on verra devenir,
La mer sèche, et monter les poissons sur la pente
Alpine, et Phébus prendre, où quil sourd, sa descente,
Et lEuphrate et le Tigre à la source sunir.

Devant que me soit paix, ou la trêve accordée,
Ou que Laure ou amour changent laccoutumée
Façon, qui à tort sont pour me nuire daccord.

Et si jai aucun miel, tant de fiel y fait suite,
Que le goût par dédain à linstant prend la suite
De leurs grâces, je nai jamais autre confort.

Gramont, Mes beaux jours… (1842)   ↓   ↑   ⇑  o
Poésies de Pétrarque, « Du vivant de Laure »,
Paris, Paul Masgana, 1842, sonnet XLIV, p. 45 [←Gallica].

l’amour a beaucoup d’amertume et peu de douceur.

Mes beaux jours sont tar­difs et pa­res­seux à ve­nir, l’espoir est incer­tain et le dé­sir monte et s’accroît ; ain­si la fa­tigue et l’attente me tour­mentent éga­le­ment ; et puis elles sont à s’en­fuir plus lé­gères que des tigres.

Hélas ! les neiges se­ront tièdes et noires, et la mer sans onde et les Alpes peu­plées de pois­sons, et le so­leil se cou­che­ra au-delà des ré­gions où sortent d’une même source l’Eu­phrate et le Tigre,

Avant que je trouve en ce­la ni paix ni trêve, ou qu’à d’autres fa­çons obéissent Amour et Ma­dame qui ont in­jus­te­ment con­ju­ré contre moi ;

Et si j’ai quelque dou­ceur, elle vient après tant d’amer­tume que le goût en est effa­cé par la co­lère qui sub­siste. Je ne reçois ja­mais autre­ment de leurs fa­veurs.

F. Brisset, Mes bonheurs paresseux… (1933)   ↓   ↑   ⇑  →o→
Pétrarque à Laure. Les Sonnets, « À Laure vivante »,
Paris, J.-A. Quereuil, 1933, XXXVII, p. 37 [←Gallica].

Mes bonheurs paresseux sont trop lents à venir,
Mes espoirs incertains accroissent mes désirs,
Et pendant que j’espère ou que je désespère
Tout passe et disparaît plus rapide qu’un tigre.

Hélas on pourra voir la neige chaude et noire,
L’océan sans ses flots, les poissons sur les Alpes,
Le soleil remonter vers les lieux d’où s’écoulent,
D’une source commune, et l’Euphrate et le Tigre.

Avant que le repos et la paix me reviennent,
Ou qu’Amour et ma Dame agissent autrement,
Car ils sont contre moi ligués cruellement.

Puis, si j’ai quelque joie après tant de douleurs,
C’est quand je ne puis plus, hélas, la savourer ;
Je n’ai jamais reçu que de telles faveurs.

























textes modernisés
[R]

 

En ligne le 07/03/26.
Dernière révision le 07/03/26.