Francesco PETRARCA (1304-1374)
Venise, Vindelinus de Spira, 1470, f° 58r° [←Gallica].

SAmor non e che dunque e quel chio sento?

ma seglie amor per dio che cosa o quale?
se bona onde leffecto aspro & mortale?
Se ria onde si dolce ogni tormento?
samia uoglia ardo ondel pianto & lamento
samal mio grado illamentar che uale
o uiua morte o dilectoso male
come poi tanto inme sio nol consento

E t siol consento agran torto mi doglio
fra si contrarii uenti in fragil barca
mi trouo in alto mar senza gouerno
si lieue di sauer derror si carca
chio medesmo non so quel chio mi uoglio
& tremo a meza state ardendo il uerno

Les Œuvres poétiques, « Douze Sonnets de Pétrarque »,
Paris, M. de Vascosan et G. Corrozet, 1547, f° 56r°v° [←Gallica].

Que sens iɇ en moy, samour ne suis sen­tant?
Si cest amour, quel peut il estrɇ, & quoy?
Si bon, dou uient leffet mortel de soy?
Si non, dou uient que le mal men plaist tant?

Si iars a gré, que uois ie lamentant?
Si a mal gré, quen uaut le tristɇ esmoy?
O uiue mort! doux mal, as tu sus moy
Tant de pouoir, si ny suis consentant?

Si iy consens, a grand tort ie me deux:
Sans gouuernail ie me trouue en mer plaine,
En nef fragilɇ, entre uens si diuers,

De sauoir uuidɇ, & derreur si fort pleine.
Que ie ne say moymesme que ie ueux:
Lesté ie tremblɇ, & brulle les hyuers.

Lyon, B. Rigaud, 1584, sonnet XXI, f° 23v° [←Gallica].

SI ce nest point Amour, quest ce donc que ie sens ?

Mais las ! si cest amour, he que chose est-ce, & quelle ?
Si bonne, helas ! doù vient que sa peine est mortelle !
Si non doù le tourment si doux à tous mes sens ?

Si ie brule à mon gré doù les plaintifs accens ?
Si malgré moi ie meurs, que me sert ma querelle ?
O viue mort ! ô mal plein de ioye immortelle !
Dieux comme puis-ie tant à ce si ne consens ?

Que si iaprouue tout, à tort ie me lamente :
Sans pilote ma nef court parmi la tourmente
Portée en haute mer par des vens la fureur.

Si de scauoir legere, aussi tôt derreur pleine :
Tant que moi-meme encor ie ne scai qui me meine,
En esté froid ie suis, lhiuer plein de chaleur.

Gramont, Si ce n’est pas l’amour… (1842)   ↓   ↑   ⇑  →t.m.
Poésies de Pétrarque, « Du vivant de Laure »,
Paris, Paul Masgana, 1842, sonnet CII, p. 100 [←Gallica].

doutes sur la nature de l’amour.

Si ce n’est pas l’amour, qu’est-ce donc que je sens ? mais si c’est l’amour, pour Dieu, quelle chose est cela ? Si elle est bonne, d’où vient cet effet cruel jus­qu’à la mort ? si elle est mau­vaise, com­ment tout ce tour­ment semble-t-il si doux ?

Si c’est de mon choix que je brûle, pour­quoi ces pleurs et ces plaintes ? si c’est mal­gré moi, à quoi la plainte sert-elle ? Ô vi­vante mort, ô déli­cieuse souf­france ! com­ment as-tu sur moi tant d’em­pire, si je n’y con­sens pas ?

Et si j’y consens, c’est à grand tort que je m’af­flige. Je me trouve en pleine mer sans gou­ver­nail, et au mi­lieu de vents si enne­mis sur une barque fra­gile,

Si légère de sa­voir et si char­gée d’erreur, que je ne sais moi-même ce que je veux, et je fris­sonne au mi­lieu de l’été, tan­dis que je brûle en hi­ver.

























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Les Œuvres poétiques, « Douze Sonnets de Pétrarque »,
Paris, M. de Vascosan et G. Corrozet, 1547, f° 56r°v° [←Gallica].

Que sens iɇ en moy, samour ne suis sen­tant?
Si cest amour, quel peut il estrɇ, & quoy?
Si bon, dou uient leffet mortel de soy?
Si non, dou uient que le mal men plaist tant?

Si iars a gré, que uois ie lamentant?
Si a mal gré, quen uaut le tristɇ esmoy?
O uiue mort! doux mal, as tu sus moy
Tant de pouoir, si ny suis consentant?

Si iy consens, a grand tort ie me deux:
Sans gouuernail ie me trouue en mer plaine,
En nef fragilɇ, entre uens si diuers,

De sauoir uuidɇ, & derreur si fort pleine.
Que ie ne say moymesme que ie ueux:
Lesté ie tremblɇ, & brulle les hyuers.

Lyon, B. Rigaud, 1584, sonnet XXI, f° 23v° [←Gallica].

SI ce nest point Amour, quest ce donc que ie sens ?

Mais las ! si cest amour, he que chose est-ce, & quelle ?
Si bonne, helas ! doù vient que sa peine est mortelle !
Si non doù le tourment si doux à tous mes sens ?

Si ie brule à mon gré doù les plaintifs accens ?
Si malgré moi ie meurs, que me sert ma querelle ?
O viue mort ! ô mal plein de ioye immortelle !
Dieux comme puis-ie tant à ce si ne consens ?

Que si iaprouue tout, à tort ie me lamente :
Sans pilote ma nef court parmi la tourmente
Portée en haute mer par des vens la fureur.

Si de scauoir legere, aussi tôt derreur pleine :
Tant que moi-meme encor ie ne scai qui me meine,
En esté froid ie suis, lhiuer plein de chaleur.

Gramont, Si ce n’est pas l’amour… (1842)   ↓   ↑   ⇑ o
Poésies de Pétrarque, « Du vivant de Laure »,
Paris, Paul Masgana, 1842, sonnet CII, p. 100 [←Gallica].

doutes sur la nature de l’amour.

Si ce n’est pas l’amour, qu’est-ce donc que je sens ? mais si c’est l’amour, pour Dieu, quelle chose est cela ? Si elle est bonne, d’où vient cet effet cruel jus­qu’à la mort ? si elle est mau­vaise, com­ment tout ce tour­ment semble-t-il si doux ?

Si c’est de mon choix que je brûle, pour­quoi ces pleurs et ces plaintes ? si c’est mal­gré moi, à quoi la plainte sert-elle ? Ô vi­vante mort, ô déli­cieuse souf­france ! com­ment as-tu sur moi tant d’em­pire, si je n’y con­sens pas ?

Et si j’y consens, c’est à grand tort que je m’af­flige. Je me trouve en pleine mer sans gou­ver­nail, et au mi­lieu de vents si enne­mis sur une barque fra­gile,

Si légère de sa­voir et si char­gée d’erreur, que je ne sais moi-même ce que je veux, et je fris­sonne au mi­lieu de l’été, tan­dis que je brûle en hi­ver.

F. Brisset, Si ce n’est pas l’amour… (1933)   ↓   ↑   ⇑ →o→
Pétrarque à Laure. Les Sonnets, « À Laure vivante »,
Paris, J.-A. Quereuil, 1933, LXXXVIII, p. 88 [←Gallica].

Si ce n’est pas l’amour, qu’est-ce donc que j’éprouve ?
Si c’est l’amour, par Dieu, quel est ce sentiment ?
Si c’est un bien, pourquoi peut-il être mortel ?
Si c’est un mal, pourquoi se montre-t-il si doux ?

Si je veux mes douleurs, pourquoi soupirs et larmes ?
Si c’est contre mon gré, pourquoi me lamenter ?
Ce cher mal qui me tue en me laissant vivant
Quel pouvoir a-t-il donc, si je n’y consens pas ?

Si j’y consens, alors j’ai bien tort de me plaindre.
Dans une barque frêle au milieu de l’orage
Je reste en pleine mer et suis sans gouvernail,

Manquant d’expérience et désorienté
À tel point que j’ignore hélas, ce que je veux,
Brûlant en plein hiver, glacé même en été.

























textes modernisés
[R]

 

En ligne le 06/04/26.
Dernière révision le 06/04/26.