Claude TURRIN
(v. 1540-av. 1572)
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1572 : Comme jadis…
 

Je devins aussi lourd

qu’une image de bois

 

 
L’abbé GOUJET, 1748
 

CLAUDE TURRIN.

Quelque mauvaises que soient les poé­sies de Pele­tier[1], il y a du moins plus de varié­té que dans celles de Claude Turrin, Dijon­nois. Ce dernier n’a presque chanté que son amour pour Chrétienne de Baissey, Demoi­selle de Saillant. Quoique né, comme il le dit, d’une famille infé­rieure à celle de cette Demoi­selle, et avec une fortune qui n’était pas propor­tion­née à la sienne, il osa prétendre à l’honneur de son alliance, soupi­ra deux ans pour elle, et quitta Accurse et Barthole, c’est-à-dire, l’étude du Droit civil[a] qu’il avait à peine effleu­rée à Padoue, pour faire entendre en vers une infi­ni­té de soupirs, de larmes et d’angoisses amou­reuses qui n’avaient que son amour pour objet. Il lut dans cette vue Théo­crite, Ana­cré­on, Pétrarque et les autres Poètes où la tendresse et la galan­te­rie règnent le plus, il en prit les senti­ments, et en exprima les pensées le moins mal qu’il put ; et ce jeune Écri­vain qui paraît avoir eu assez de talent et de capa­ci­té pour se faire honneur par des études plus sérieuses et plus utiles, perdit son temps et ses soins à poursuivre inuti­le­ment une féli­ci­té ima­gi­naire, dont il sentait quelque­fois le néant, mais qu’il n’eut jamais la force et le courage d’aban­don­ner. Il vivait encore en 1566 et se dispo­sait alors à offrir à sa maîtresse le recueil de ses poé­sies, comme on le voit par l’Épître en prose qu’il lui adresse, et qui est datée de Dijon le 20 Juillet de l’année que je viens de citer. Mais étant mort peu de temps après, Maurice Privey, Secré­taire de M. Des Arches, Maître des Requêtes, et le savant François d’Amboise, Pari­sien, supplé­èrent à ce qu’il n’avait pu exécu­ter. Le premier se chargea de ramas­ser tout ce qu’il pourrait trouver des poé­sies du défunt, le second les revit et les corri­gea. Ce recueil fut impri­mé à Paris en 1572 in 8°. Après le portrait de Chrétienne de Saillant, on lit deux Sonnets de Turrin à la même, un troisième Sonnet de Maurice Privey à Damoi­selle Jacquette Turrin sa cousine sur le livre de Claude Turrin son frère, un quatrième de François d’Amboise au Sieur Privey, et un cinquième d’Aimar Du Perier, gentil­homme Dauphi­nois. Le recueil même des poé­sies de Turrin contient deux livres d’Élé­gies, un livre de Sonnets, quatre Chansons, deux Églogues et neuf Odes suivies de trois Sonnets Ita­liens et d’un Français. Ce dernier est adres­sé à sa maîtresse ; il était juste que ce recueil dont elle est presque l’unique objet, commen­çât et finît par elle.

On n’apprend presque rien dans ces poé­sies, qui concerne la personne de l’Auteur. Turrin n’y fait même aucune mention de son voyage d’Italie. Cette circons­tance ne nous a été conser­vée que par Claude de Pontoux, qui s’exprime ainsi dans le deux-cent dix-neuvième Sonnet de son Idée.

D’avoir passé les Monts pour courir l’Ita­lie,
Turrin, il te doit être ores un grand tourment ;
Ores il me doit être un grand soula­gement,
Tu avais à Dijon une parfaite amie :

Et j’avais dedans Dole une fière ennemie :
La tienne d’un doux œil te traitait doucement,
La mienne d’un rude œil me traitait rudement,
Ne me paissant jamais que de mélan­colie.

Tu as laissé ton heur pour être malheureux,
J’ai laissé mon malheur pour être bienheureux,
Je pleurais dans Bourgogne et je ris dans Padoue :

Tu riais dans Bourgogne, et dans Padoue étant
Tu vas chez Bartholin tes amours regrettant,
Voilà comment de nous ce petit Dieu se joue.

Turrin tient un langage bien diffé­rent dans ses poé­sies ; il s’y plaint conti­nuel­le­ment des rigueurs de sa maîtresse.

[…]

L’abbé GOUJET,
Bibliothèque française,
ou Histoire de la Littérature française,
tome XII, 1748, pp. 314-317
[Gallica, NUMM-50655, PDF_317_320]
(texte modernisé).


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Notes

[1] La « vie » de Claude Turrin succède dans la Biblio­thèque de l’abbé Goujet à celle de Pele­tier Du Mans.

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[a] Note marginale de Goujet : Turr. Eleg. 2. l. 4. Eleg., c.-à-d. Turrin, Livre second des Élégies, Élégie 4 [f° 38r° =PDF_92].




Chanter quelque sonnet

ou quelque Romanesque

 

En ligne le 07/09/08.
Dernière révision le 29/01/19.