à
TRÈS-HAUTE
ET TRÈS-PUISSANTE
dame Marie de Médicis
Reine de France et de
Navarre.
M
ADAME,
Je me présente aux pieds de votre
Majesté à la
façon de ces jeunes Spartiates de
l’antiquité, qui
étant élevés en
secret, et façonnés en
des Académies
éloignées des yeux de leurs
parents, ne paraissaient jamais
devant leurs faces, que tout
premièrement ils
n’eussent fait voir en public des actes
vertueux, dignes de leur jeunesse, et
capables de les faire avouer et
reconnaître pour enfants.
Vous êtes la
mère commune de tous vos peuples et
sujets, qui
généralement
et en particulier vous honorent,
craignent et chérissent.
Comme un de vos
enfants j’étais instruit, et
m’enseignais moi-même en votre
absence, désireux de produire
quelque bel effet, qui me pût approcher de vous.
Ces vers que je vous
offre sont les signes et marques que je suis vôtre :
mon jeune âge les a conçus,
après qu’un beau dessein de vous les
dédier, fut cause de leur
conception.
Si c’est
témérité
que de les hasarder à la
lumière : il me semble que ce
serait une trop grande
lâcheté de les
abandonner en leur naissance.
Je vois bien
à la vérité que
c’est un image imparfait, un
tableau manque, et une composition
muette.
Mais comme on dit que
la figure de Memnon
œilladée et
favorisée du Soleil,
poussait divinement hors de son
estomac de pierre, une harmonie si bien
compassée, et des tons si
délicieux, que par miracles ils
amassaient les cœurs, et tous les sens des
auditeurs, pour les captiver en
l’oreille [1] : ainsi
vous, qui à juste titre
possédez ce beau nom de Soleil de
la France, ou plutôt de tout
l’univers, sitôt
qu’un petit rai de votre œil admirable se
sera étendu sur mon ouvrage
inanimé, je m’assure
qu’il élancera des
paroles mesurées, et
tirera son accomplissement
et sa perfection de votre belle vue, faisant
croître une volonté de
tirer ci-après de semblables
portraits, et possible de matière
plus riche, pour avoir la forme de vous, à celui qui
jamais n’eut un plus beau désir
que celui d’être pour toujours,
Madame,
Votre très humble,
très affectionné et
très obéissant ser-
viteur,
N. Le Masson.
De Mantes ce 4 juin 1608.
Nicolas LE MASSON,
Les premières Œuvres, 1608,
Épître, ff. *2r°-*3r°
[Gallica, ark:/12148/bpt6k118191d,
PDF_7_9]
(texte modernisé).
Notes
[1] Comparer avec le second compliment de Thomas Diafoirus dans Le Malade imaginaire, II, 5.
En ligne le 02/07/26.
Dernière révision le 02/07/26.